Mercredi 10 juin 2026 — Andando

Andando

Écriture · Mémoire · Marche

jarillero.info

Andando — Écriture, Mémoire, Marche

À propos

J’ai commencé ce blog en 2009 parce que je réduisais mon activité militante et que j’avais besoin d’un endroit pour continuer à penser à voix haute. Je me disais : peut-être tiendrai-je un jour, un mois, une vie.

Seize ans après, je tiens encore. Même si c’est épisodique.

Je suis né à Mendoza, en Argentine, au pied de la Cordillère des Andes, dans une famille où l’histoire ne s’apprenait pas seulement dans les livres. Elle passait par les silences, les exils, les engagements, les disparus, les fidélités tenaces et cette manière très argentine de faire entrer la politique dans la cuisine, les repas, les conversations et parfois les blessures.

À huit ans, la dictature a décidé pour nous. Exil. L’Allemagne d’abord, la France à partir de 1978. Toulouse, puis Paris (plusieurs fois), l’Yonne, la Catalogne, l’Hérault, le Gard, Paris de nouveau, Champlan, Palaiseau, Chilly-Mazarin, Morsang-sur-Orge; et Viry-Châtillon en semaine et Villejuif le week-end depuis plus de huit ans. Ces lieux ne se sont pas remplacés les uns les autres. Ils se sont ajoutés. Ils ont formé une géographie intime faite de villes, de départs, de retours , de bibliothèques que l’on déménage mais qui donnent une constance, de rues et de visages que la mémoire réécrit sans cesse.

Mon père s’appelait Oward Ferrari. Philosophe, militant, exilé. Il est décédé. Ma mère, historienne, géographe, combattante, s’appelait Nélida Lopez — fille de Don Rafaël et de Doña Teresa, cette dernière née dans les eaux territoriales brésiliennes sur le bateau qui amenait ses parents d’Andalousie. Elle est décédée le 9 juin 2016, le jour anniversaire de la naissance de mon père. Dans cette famille on parle peu de soi. On se passionne pour la politique, pour l’histoire, pour les idées qu’on confronte plus souvent qu’on ne les partage. Mais on ne se raconte pas. De toute cette omerta, il fallait bien que le dernier sorte exhibitionniste.

J’ai deux frères. Un fils, Ty. Son premier prénom était Evita — il disait déjà quelque chose d’une histoire familiale, d’une fidélité à l’Argentine, d’un imaginaire politique et sentimental. Son prénom d’aujourd’hui dit autre chose, qui lui appartient. Entre les deux, il y a une vie, la sienne, et cette obligation pour un père d’apprendre que l’amour ne consiste pas à figer ceux qu’on aime dans le nom ou le genre de la naissance.

Depuis l’âge de seize ans, j’ai milité — aux JC, au PC, à l’Unef, au SNES, à la FSU, au PS jusqu’en 2016. Je ne suis plus encarté nulle part. Je reste persuadé que la politique est la seule réponse sérieuse à la violence du monde, et que l’abstention est une démission.

J’ai travaillé comme gardien de nuit, chez McDonald’s, pour l’Éducation nationale, comme assistant parlementaire, comme conseiller technique au Conseil général de l’Essonne. Depuis dix ans je travaille chez Semardel, entreprise publique de traitement des déchets en Essonne. Ce parcours n’est pas séparé du reste. Il m’a appris que les institutions sont faites d’hommes, de femmes, d’intérêts, de récits, de rapports de force, de prudences et parfois de courage.

Jarillero, c’est d’abord un mot de là-bas.

La jarilla est un arbuste du Cuyo. Elle pousse dans les terres sèches, pierreuses, battues par le vent et la lumière. Ce n’est pas une plante décorative. Elle ne cherche pas à séduire. Elle tient. Elle s’accroche. Elle sent la résine, le soleil, la poussière, les chemins. Le jarillero est celui qui la ramasse, qui en fait des fagots, qui tire quelque chose de ce qui semble presque rien. Du bois maigre, une braise. De l’aridité, une chaleur.

J’ai gardé ce nom parce qu’il dit mieux que beaucoup d’explications d’où je viens. Une terre sèche. Une mémoire qui brûle lentement. Des branches pauvres dont on essaie encore de tirer chaleur et lumière.

Andando est né de là.

Andando veut dire en marchant. Le gérondif, en espagnol, dit une action qui continue, qui ne s’est pas arrêtée, qui ne sait pas encore où elle va. C’est à peu près ça.

Ce que vous trouverez ici, dans le désordre :

Des morts qui continuent d’habiter les vivants. Mon père, ma mère, Bérégovoy, Pépé Mujica, Troy Davis, tant d’autres. Je n’arrive pas à réduire une vie à sa fin. C’est une obstination. Je l’assume.

L’Argentine, les dictatures, les disparus, les exilés, le Chili, l’Amérique latine que je porte comme une dette et comme un pays intérieur que je n’ai jamais vraiment quitté.

La République française, les gauches, les défaites, les fidélités républicaines, les figures que l’on enterre trop vite, les vies que l’on réduit à leur effondrement. Je ne cherche pas la neutralité. Je ne crois pas aux textes sans point de vue.

Des tableaux, des musées, des livres, des expositions, des phrases attrapées au passage. Ce que les œuvres font à l’œil quand on daigne vraiment regarder.

Et depuis quelques années, ce que les outils d’intelligence artificielle changent à l’écriture, à la pensée, au regard. Avec curiosité. Sans naïveté.

Jarillero est la racine.
Andando est le mouvement.
Le reste est affaire de mémoire, de langue et de marche.

Luis F. Ferrari
jarillero.info

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